Quentin Tarantino, Jim Jarmusch, Wong Kar-Wai, Baz Luhrmann, Damien Chazelle… Tous se revendiquent de l’influence de Seijun Suzuki. Drôle de prouesse pour quelqu’un qui ne se destinait absolument pas au cinéma, qui était – au plus fort de sa carrière– guère mieux considéré que simple exécutant à la solde de son studio et qui n’était référencé dans aucun ouvrage de cinéma avant sa tardive reconnaissance au cours des années 1980.

 Né le 24 mai 1923, (de son vrai nom) Seitaro Suzuki pense emboîter le pas de ses parents marchands de textile avant d’être rattrapé par la dure réalité en échouant à tous les examens d’entrée des écoles de commerce. Il est enrôlé de force dans l’armée nipponne en 1943. Véritable miraculé, il échappe deux fois de justesse à la mort. A la fin de la guerre, il est recalé de la prestigieuse Université de Tokyo, mais accepté comme assistant aux studios de la Shochiku sans rien connaître au cinéma. De son propre aveu, il passe le plus clair de son temps à roupiller sur les tournages avant d’intégrer les studios de la Nikkatsu.

Il est rapidement promu « réalisateur de catégorie B », c’est-à-dire chargé de mettre en scène un film à petit budget projeté en ouverture d’un titre plus attendu. Ces métrages étaient des simples commandes au scénario et au casting imposés; en revanche, ils garantissaient aux réalisateurs une meilleure liberté qu’aux metteurs en scène des films plus prestigieux. Après une vingtaine de longs formatés, Suzuki décide de développer son propre style.

Tenu de respecter un cahier de charges assez strict, il réfléchit comment s’affranchir des contraintes par le biais de la mise en scène. Il cherche moins à réinventer le langage cinématographique, plutôt qu’à en éprouver les limites. Se jouant des codes du genre dès son 27e long, DETECTIVE BUREAU: 2-3, c’est surtout à partir du VAGABOND DE KANTO en 1964 et au contact de son nouveau directeur artistique Takeo Kimura que Suzuki va affirmer son style. Il va rapidement révolutionner les films de catégorie B– mais cette parenthèse enchantée va connaître une brusque fin à son renvoi des studios après seulement une douzaine de films réalisés en moins de quatre ans.

Suzuki choque l’industrie en intentant – et en remportant – un procès à son ex-employeur pour licenciement abusif ; en revanche, son action lui vaudra d’être empêché de tourner pendant dix ans… et de ne réaliser que 8 longs durant les 4 décennies suivantes.

Son talent sera révélé aux yeux du monde grâce à deux importantes rétrospectives organisées en 1984 et en 1994 et qui marqueront toute une génération de réalisateurs, parmi lesquels… Quentin Tarantino, Jim Jarmusch ou Wong Kar-Wai… Seijun Suzuki aura largement l’occasion de profiter de cette reconnaissance tardive avant de s’éteindre d’une maladie pulmonaire le 13 février 2017 à l’âge de 93 ans.

Filmographie

1956 – À la santé du port – La victoire est à nous (Minato no kanpai: Shori o wagate ni)

1956 – La Pureté de la mer (Hozunawautau: Umi no junjo)

1956 – Le Quartier du mal (Akuma no machi)

1957 – L'Auberge des herbes flottantes (Ukigusa no yado)

1957 – La Terreur des 8 heures (Hachijikan no kyōfu)

1957 – La Femme nue et le Pistolet (Rajo to kenjū)

1958 – La Beauté des bas-fonds (Ankokugai no Bijo)

1958 – Le printemps a manqué son pas (Fumihazushitaharu)

1958 – Les Seins bleus (Aoichibusa)

1958 – La Voix sans ombre (Kagenakikoe)

1959 – Lettre d'amour (RabuRetaa)

1959 – Passeport pour les ténèbres (Ankoku no ryoken)

1959 – L'Âge de la nudité (Suppadaka no nenrei)

1960 – Visez cette voiture de police (Jūsangōtaihisenyori: Sono gosōsha o nerae)

1960 – Le Sommeil de la bête (Kemono no nemuri)

1960 – Ligne zéro clandestine (Mikkōzerorain)

1960 – On devient tous fous (Subetegakurutteru)

1960 – Le gang rue dans les brancards (KutabareGurentai)

1961 – La Police montée de Tokyo (Tōkyō kishitai)

1961 – Le Général sans merci (Muteppōtaishō)

1961 – L'Homme à la mitraillette (Shotgun no otoko)

1961 – Le vent de la jeunesse franchit le col (Tōge o wataruwakaikaze)

1961 – Le Détroit couleur de sang (Kaikyō, chi ni somete)

1961 – Allez voler un million de dollars (Hyakumandoru o tatakidase)

1962 – Le Yakuza teenager (Hai tiin yakuza)

1962 – Des types qui comptent sur moi (Ore ni kaketayatsura)

1963 – Détective Bureau 2-3 (Tanteijimusho 23: Kutabareakutō-domo)

1963 – La Jeunesse de la bête (Yaju no seishun)

1963 – Akutaro (Akutarō)

1963 – Le Vagabond de Kanto (Kantōmushuku)

1964 – Les Fleurs et les Vagues (Hana to dotō)

1964 – La Barrière de chair (Nikutai no mon)

1964 – Nous ne verserons pas notre sang (Oretachi no chi gayurusanai)

1965 – Histoire d'une prostituée (Shunpu den)

1965 – Histoire d'Akutaro : né sous une mauvaise étoile (Akutarō den: Waruihoshi no shitademo)

1965 – La Vie d'un tatoué (Irezumiichidai)

1966 – Carmen de Kawachi (KawachiKarumen)

1966 – Le Vagabond de Tokyo (Tōkyō nagaremono)

1966 – Élégie de la bagarre (Kenkaerejii)

1967 – La Marque du tueur (Koroshi no rakuin)

1977 – Histoire de mélancolie et de tristesse (Hishū monogatari)

1980 – Cerisiers du printemps à la japonaise (Harusakurajapanesque)

1980 – Mélodie tzigane (Tsigoineruwaizen)

1981 – Brumes de chaleur (Kagerō-za)

1985 – Capone Cries a Lot (Kaponeōi ni naku)

1985 – Lupin III : L'or de Babylone (Rupansansei: Babiron no Ōgondensetsu)

1991 – Yumeji (Yumeji)

1993 – Marriage - Jinnai-Harada Family Chapter (Kekkon: Jinnai-Harada goryōke hen)

2001 – Pistol Opera (Pisutoruopera)

2005 – Princess Raccoon (Operetta TanukiGoten)